Exercice 6, partie 1 : l’ironie dramatique

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Date 2018-11-09 08:57:22

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Exercices - Intitulés

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Le dernier exercice du premier quadrimestre se découpe en quatre parties, qui sont autant d’étapes dans l’élaboration d’un récit mené de manière individuelle.
La première étape permettra d’aborder un concept dramaturgique puissant : l’ironie dramatique.

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Concept[modifier]

L’ironie dramatique est un outil puissant pour créer une adhésion au récit. Il consiste à créer un déséquilibre d’information entre différents actants et le spectateur.

Hitchcock fait de l’ironie dramatique la définition même du suspense :
"La différence entre le suspense et la surprise est très simple. Nous sommes en train de parler, il y a peut-être une bombe sous cette table et notre conversation est très ordinaire, il ne se passe rien de spécial, et tout d’un coup, boum, explosion. Le public est surpris, mais avant qu’il ne l’ait été, on lui a montré une scène absolument ordinaire, dénuée d’intérêt. Maintenant, examinons le suspense. La bombe est sous la table et le public le sait, probablement parce qu’il a vu l’anarchiste la déposer. Le public sait que la bombe explosera à une heure et il sait qu’il est une heure moins le quart - il y a une horloge dans le décor ; la même conversation anodine devient tout à coup très intéressante parce que le public participe à la scène (...). Dans le premier cas, on a offert au public quinze secondes de surprise au moment de l’explosion. Dans le deuxième cas, nous lui offrons quinze minutes de suspense"

On le voit, l’ironie dramatique s’appuie sur les mécanismes généraux de la causalité, préparation, exploitation et résolution, mais son ressort est bien une forme d’économie de l’information : nous possédons une information dont ne dispose pas les protagonistes, ce qui nous met dans une position confortable ou inconfortable selon les cas.

L’ironie dramatique peut se jouer sur différents agencements :
-
 Nous possédons une information dont le protagoniste ne jouit pas (mais possiblement un des autres actants). C’est la bombe sous la table. Ou l’amoureux transi qui n’ose pas se déclarer à une femme dont nous savons qu’elle est déjà conquise. Ou le tueur qui est le meilleur ami du protagoniste, avec qui il est seul dans une cabane. Nous ressentons du stress, de la gène, de l’excitation, dans l’attente de la révélation.
-
 Le protagoniste possède une information que nous connaissons aussi, mais pas ses adjuvants ou opposants. Nous pouvons nous réjouir avec lui du confort que donne cette position.
-
 Nous possédons une information dont ne dispose aucun des protagonistes ou antagonistes. La corde qui s’effiloche, le Titanic qui va couler, etc. Le sentiment de tragédie nous envahit. "Je me souviendrai de ce moment toute ma vie !" dit un des protagonistes dont nous savons qu’il lui reste une heure à vire.

Un quatrième cas particulier est à signaler, celui où certains actants disposent d’une information que nous ignorons. Leurs agissements paraissent incohérents voire insensés, et nous guettons le moindre signe capable de nous donner le sens de ce qui se passe. Le mystère est basé sur ce type d’ironie dramatique. Les enquêtes complexes sont basées sur cette mécanique. Mené en bateau, nous pouvons nous en remettre à l’homme providentiel (le héros) ou cavaler derrière l’information comme un chien haletant. Ce cas de figure ne peut être considéré comme ironie dramatique que si cette information est perceptible par des indices probants. La révélation de Dark Vador "Je suis ton père", par exemple, n’est pas une ironie dramatique, mais une simple révélation.
In fine, l’ironie dramatique suprême est celle du démiurge, qui connait son histoire, tire les ficelles et distille l’information pour nous faire passer par différentes émotions.

L’ironie dramatique peut être exploitée sur un récit complet (Toy story est basé sur le fait que nous savons que les jouets sont vivants, contrairement à Andy et sa famille ; Truman ne sait pas qu’il est le personnage principal d’une série télé ; dans Tootsie, l’actrice de soap Dorothy Michaels est en fait un homme). Elle est aussi utilisée dans des scènes locales. Alors que des zombies frappent de manière désordonnée sur la porte pour la briser, un homme passe un peignoir en maugréant "j’arrive, bordel !".

L’ironie dramatique se passe en trois temps :
L’installation est le moment où est donnée l’information utile au spectateur et actants choisis
L’exploitation déploie une série de situations tirant parti de la dissymétrie de l’information
La résolution, ou révélation, est le moment où l’ironie est levée. L’information est dévoilée, ou ses conséquences sont vécues. La révélation est un paiement puissant, et son manque est toujours signifiant.

Attention, le terme "ironie" ne signifie pas que l’information cachée est drôle.

Objectif[modifier]

Démarrer un récit mené individuellement en s’appuyant sur un outil déjà expérimenté dans le cours : le schéma actantiel. Dans ce squelettes minimal de récit, ajouter et exploiter au moins trois ironies dramatiques.

Déroulement[modifier]

1) Sur une feuille A3, dessinez la structure d’un schéma actantiel. Placez-y une douzaine d’images au hasard, selon la méthodologie désormais familière. Nommez le ou les actants du pole du sujet, et nommez l’objectif matériel.

2) Choisissez ensuite deux images dans la boite à image. Proposez les à un des professeurs qui vous en ajoute une troisième. Il s’agit de vos ironies dramatiques, à vous d’interpréter les images en ce sens avec une phrase courte. Énoncez-les d’une manière simple et directe sur une feuille scotchée au mur, à côté de vos images. "son père est un poisson rouge", "il la trompe", "une tornade violente est annoncée".

3) Vous devez maintenant attribuer ces ironies aux actants de votre schéma. L’une d’elle concerne le pôle du sujet. L’une d’entre elle sera mineure et exploitée en une seule scène.
Nommez donc le reste des actants de votre schéma en les liants par les ironies dramatiques.
Quelle est l’information, qui la connait, qui ne la connait pas.
Par exemple :
-
 Jean-François a un cancer, Sylvie l’ignore, Jacques le sait
-
 Jacques n’a plus d’argent, Jean-François ne le sais pas, il ne sait pas que Sylvie le sait

4) L’ironie dramatique la plus importante, qui concerne le pôle du sujet, aura probablement une influence sur votre récit. Écrivez donc un objectif immatériel qui permette de l’intégrer au mieux.

5) sur base de cette structure déjà bien chargée en information, vous allez créer au moins 4 scènes liées à l’ironie dramatique principale :
-
 une scène dans laquelle l’information est délivrée au spectateur.
-
 deux scènes d’exploitation de l’ironie dramatique
-
 une scène de révélation
Ne vous inquiétez pas à ce stade des moments dans le récit où ont lieu ces scènes. 6) Écrivez ensuite la deuxième ironie dramatique en deux scènes minimum :
-
 une scène de mise en place
-
 une scène d’exploitation se terminant pas la révélation ou une troisième scène pour celle-ci

7) Écrivez la troisième ironie en une seule scène comportant la mise en place, l’exploitation et la révélation.

Ces ironies dramatiques peuvent être modifiées pour les faire converger avec l’objectif immatériel du récit.

8) A ce stade, pour clôturer la session, on peut tenter d’écrire une première fois la question thématique du récit dont vous avez le squelette.
Il s’agit de la question que pose le récit dans sa thématique, ésumée en une phrase, . Elle a le plus souvent trait à la relation sujet-objet, mais s’axe sur la transformation du protagoniste. La réponse peut être positive ou négative, ce qui délivre généralement le "message" de l’oeuvre.

Exemples[modifier]


Truman Show de Peter Weir, 1998. Truman ignore qu’il est le personnage central d’un show télé, tout le monde le sait, nous le savons.
About time, de Richard Curtis, 2013. Le protagoniste et son père savent qu’il peut remonter dans le temps, les autres l’ignorent. Nous le savons.
La séquence de la cave de Inglourious bastards de Quentin Tarentino, 2009. L’actrice et les gradés nazis sont des espions. Les soldats nazis l’ignorent. Nous le savons.
Idiocracy, Mike Judge, 2007. Joe Bauers est d’une intelligence très moyenne. Il l’ignore, nous le savons.
Something about Mary, Bobby and Peter Farrelly, 1998. Un festival d’ironies dramatiques.
Merci patron ! de François Ruffin, 2016. Le représentant de LVMH ne sait pas que François Ruffin aide Jocelyne et Serge Klur à établir une stratégie, et il ne sait pas qu’il est enregistré. Nous le savons.
Amadeus de Milos Forman, 1984. Mozart ne sait pas que Salieri veut le discréditer et voler son art. Nous le savons.
Le jour de la marmotte, Harold Ramis, 1993. Phil Connors vit le même jour tous les jour. Lui et nous le savons, les autres protagonistes l’ignorent.
Retour vers le futur, Bob Gale et Robert Zemeckis, 1985, 1989, 1990. Marty McFly et le docteur Emmett Brown savent qu’ils voyagent dans le temps, nous le savons mais tous les autres protagonistes l’ignorent.
Gattaca, de Andrew Niccol, 1997. Vincent Freeman se fait passer pour Jérôme Eugène Morrow. Ils le savent tous les deux, les autres protagonistes l’ignorent.
Good Bye Lenin ! de Wolfgang Becker et Bernd Lichtenberg, 2003. Ariane Kerner ne sait pas que le mur est tombé, tous les autres protagonistes le savent.
La série Black Mirror regorge d’ironies dramatiques. Ne serait-ce que le premier épisode. Un cas dans lequel le spectateur est face à une situation qu’il ne comprendra qu’à la fin : le S02ep02 (qui est loin d’être le meilleur à part ça).

Dernière modification effectuée le 10 novembre 2018.