LA POÉSIE VERS SA GÉNÉALOGIE ET SA REGÉNÉRESCENCE : Philippe Di Meo, Autour du poète italien Andrea Zanzotto

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Publiée 2018/02/06
Conférence - Lecture et Entretien avec Elke de Rijcke / Mercredi 7 mars 2018, 11h00
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LA POÉSIE VERS SA GÉNÉALOGIE ET SA REGÉNÉRESCENCE

Philippe Di Meo
Autour du poète italien
Andrea Zanzotto


Conférence - Lecture et Entretien avec Elke de Rijcke
Mercredi 7 mars 2018, 11h00

Avec son premier recueil intitulé Derrière le paysage (1951), Andrea Zanzotto (1921-2011) s’inscrit encore dans la mouvance de l’école hérmétiste. Le paysage, étant toujours au-delà de lui-même et sous lui-même ̶ de strate géologique en horizon ̶ , atteste d’une ambition encyclopédique récapitulative. Le poète vise à une authenticité du dire et se trouve dès lors confronté à l’immense accumulation des sédiments stylistiques de la tradition poétique occidentale à travers l’italienne. Il se pose la question de savoir comment se porter au-delà du stéréotype. Comment préserver l’intensité d’une parole ?
Une réponse se profile dès Vocativo (1957). Elle consiste à bâtir un langage procédant de registres qui tiennent d’ordinaire pour antinomiques le silence et une jactance intarissable, assignés aux figures du ″bleu″ et du ″très riche nihil″. Autrement dit, à un ciel météorologique vide, amendé par l’irruption de ses inévitables aléas. La première de ces figures renvoie au silence, la seconde à la prolifération verbale. Dès La beauté (1968), titre éminemment ironique, puisque son seuil de tradition pétrarquiste ouvre à un recueil inscrit dans la tradition stylistique dantesque, les figures de Vocatif sont respectivement assignées à l’Hölderlin de la fin, signant Scardanelli, et à Tallemant des Réaux, l’inoubliable auteur des Historiettes. Le poème est désormais lacéré selon ces deux polarités. Un étonnant dynamisme de la séquence verbale en découle. Un signifiant fendu se matérialise à travers ces éponymes. Il y a coincidentia oppositorum.
Le sens n’est plus donné dans l’immédiateté du mot, mais par l’entrechoquement de séquences verbales hétérogènes appartenant à des âges stylistiques contradictoires. C’est ce qu’exalte la trilogie commencée par Le Galaté au bois (1978), poursuivie par Phosphènes (1983) et conclue par Idiome (1986). L’extraordinaire exaltation du signifiant aboutit à son immanquable humiliation. Le rapport du mot et de la chose est problématisé. En ce sens, prenant à bras le corps l’histoire des traditions poétiques dans un large mouvement de synthèse lexicale et syntaxique, l’ambition de fournir le sublime d’une langue donnée devient improposable. La langue est une entité historique parmi d’autres, comme le paysage, par exemple. Elle est soumise à l’usure et au changement. Comme toute chose sous le soleil, l’instabilité est son lot.
Ce faisant le poète met en évidence l’arbitraire du signe pour souligner le mouvement destructeur et généalogique du langage. L’œuvre nous oblige alors à réécrire l’histoire littéraire. Zanzotto se trouve, comme Rabelais en son temps, face au poids d’une tradition puissamment rajeunie par sa déshistorisation radicale : les âges stylistiques et les registres hétérogènes des traditions précédentes sont alors conçus comme une seule et même syntaxe. Ainsi le poète finit-il par disposer de toute l’histoire du genre poétique comme d’une matrice ou d’un clavier. Le recueil intitulé Surimpressions (2001) peut, par exemple, de-ci de-là, prendre appui sur un poème de Leopardi pour néanmoins décliner un contenu fortement personnel. L’œuvre du passé devient une simple clef, au sens musical et symbolique du terme, un registre parmi d’autres d’une syntaxe démesurée. Surimpressions est à cet égard exemplaire. Une fraîcheur inattendue germe ainsi sur la flétrissure. (Philippe Di Meo)

Philippe Di Meo est traducteur de l’italien, essayiste et professeur de traduction littéraire. Il a traduit en français les œuvres de Giorgio Manganelli, Carlo Emilio Gadda, Andrea Zanzotto, Federigo Tozzi, Pier Paolo Pasolini, Bartolo Cattafi, etc.. Il a traduit récemment Les yeux fermés de Federigo Tozzi (La Baconnière, 2016), Vocatif suivi de Surimpressions d’Andrea Zanzotto (Maurice Nadeau, 2017), Les Commencements de Giuseppe Bonaviri (La Barque, 2018) et Salons de Giorgio Manganelli (L’Atelier contemporain, 2018). Il a publié en outre de nombreux essais et articles sur la littérature italienne et française dans diverses revues et volumes individuels et collectifs.


Dernière modification effectuée le 9 juin 2018.