Archive pour September 2008

Art et Internet, les nouvelles figures de la création

Saturday 13 September 2008

Petite revue du livre Art et Internet, Les nouvelles figures de la création par Jean-Paul Fourmentraux, CNRS editions, 214pg, 2005

fourmentrauxLes livres d’universitaires (français) sur le Net Art sont trop rares, et en voici un particulièrement intéressant!
L’auteur propose une sociologie pragmatique du Net Art ou de l’art sur Internet. Débarassé de tout à priori (ex. ontologie de l’oeuvre d’art), il ne s’intérèsse pas à l’oeuvre une fois finie mais plutôt à ses processus d’élaboration, production et diffusion: il explore et analyse à partir d’études de cas concrets comment l’oeuvre - au départ intention d’un auteur - s’énonce, se négocie, se fait, se pose, se médie entre auteur, informaticien, producteur culturel et structure d’accueil, machine et lecteur-acteur/public.
A partir de la notion de dispositif revue dans le contexte du Net Art (composants autonomes - tels que programme, interface, contenus - parties d’un système non dissimulé), d’un examen de l’importance de l’interface (l’interface utlisateur qui permet l’interactivité et l’accès à l’oeuvre), il élabore une typologie d’oeuvres principalement basée sur les rôles du lecteur-acteur (de la navigation, contribution, altération jusqu’à l’altercation). Il en arrive à poser la nouvelle nature de l’oeuvre Net Art, à savoir processus en constant devenir plutôt qu’objet fini. Dans le contexte Internet où environnement de création, support de l’oeuvre et espace d’action et de diffusion ne font plus qu’un, l’acte de la médiation de l’oeuvre est mis en évidence, comme souvent aussi faisant oeuvre.
Au cours de son analyse, Fourmentraux s’appuiera formellement sur les relations auteur/machine/lecteur au risque de ne pas toujours cerner la vraie nature du Net Art mais plutôt de rappeler certaines spécificités des arts numériques, car ce trio recoupe aussi toute l’histoire du computer art bien avant le on-line ( generative art, algorithmic art, interactive art, art télématique,…), comme le témoigne d’ailleurs les nombreux exemples qu’il donne où trop souvent Internet se réduit à un vecteur de diffusion de formes numériques déjà connues (par ex. sur cd-rom).
Il poussera la définition de l’oeuvre en tant que processus jusqu’à considérer le dispositif et ses constituants comme dans un flux permanent et continu de changements nourris par la boucle feedback auteur / machine / lecteur-acteur. Si le Net Art est donc théoriquement potentiel d’oeuvres à la fluidité et instabilité extrêmes, échappant en partie à leur auteur et interrogeant les définitions classiques de l’oeuvre d’art, je ne vois pas encore aujourd’hui d’exemples aussi extrêmes, et d’ailleurs Fourmentraux n’en donne pas non plus.
En s’attachant à des grilles d’analyse formelles, Fourmentraux passe peut-être - pour moi - à côté d’autres réalités tout aussi fortes du Net Art: oeuvres sans interactivité, sans contribution ni modification par les utilisateurs (mais profondément Net, ex. fascinum de Christophe Bruno), ou encore toutes ces oeuvres aux dimensions politiques et activistes autant qu’artistiques, ses projets parfois techniquement complexes - mais qui sans remettre en cause les conventions et formes superficielles d’apparance, d’usage, d’interaction ou d’interface du médium Internet (en en jouant plutôt) - sont de véritables opérations hautement médiatiques, stratégiques, politiques et artistiques (iconoclastes, provocantes,…), se déployant dans plusieurs contextes (milieux de la net-culture et des sphères culturo-sociologiques), aux sens multiples, et générant de nombreux dérivés (discussions, polémiques ou encore objets se retrouvant sur le marché de l’art). Voir par ex. les projets de 0100101110101101.org, des Yes Men, de etoy, ou des projets tels Re-Code Liberating Capital ou encore GWEI en 2005 (après la parution de ce livre).
Un ouvrage à lire absolument tout autant pour les questions passionnantes que pose le Net Art sur la nature de l’oeuvre d’art et sa sociologie, que pour cette approche du sociologue où des concepts que j’utilise tous les jours en tant que praticiens (ex. interfaces, dispositifs, médiation, interaction, interactivité, auteur, lecteur/acteur) sont définis rigoureusement.

Liens:
- revue, compléments et liens sur wreck-this-mess
- une page sur l’auteur